Robert Frank : The Americans, le séisme du regard

Un des livres qui ont modifié la photographie, il y a un avant et un après ce monument.
En 1955, un immigrant suisse obtient une bourse Guggenheim pour parcourir les États-Unis. Ce qu'il ramène n'est pas le "Rêve Américain" promis par les magazines de l'époque, mais une gifle visuelle : "The Americans". Publié d'abord en France (1958) puis aux USA (1959), ce livre a agi comme un séisme dont les répliques secouent encore la photographie contemporaine.

L'Esthétique de l'Imperfection

Avant Robert Frank, la photographie "sérieuse" était dominée par la netteté absolue et la composition rigoureuse d'un Henri Cartier-Bresson. Frank brise ces chaînes :

  • Le Grain et le Flou : Ses images sont souvent sombres, granuleuses, parfois floues. Ce n'est pas une erreur technique, mais un choix émotionnel. Il photographie la vitesse, l'urgence et la fatigue.
  • Le Cadrage de travers : Les horizons penchent. Frank ne cherche pas l'équilibre, il cherche la tension. Il utilise son Leica comme une extension de son propre corps, réagissant à l'instinct.
  • L'Éclairage cru : Il délaisse les lumières flatteuses pour les néons blafards des diners, les phares des voitures ou la lumière grise des autoroutes.

La face cachée du rêve

Robert Frank a photographié ce que l'Amérique de l'époque refusait de voir. Son livre est une autopsie de la solitude moderne :

  1. La Ségrégation : Sa célèbre photo du trolleybus à la Nouvelle-Orléans montre, dans un seul cadre, la hiérarchie raciale implacable.
  2. L'Aliénation : Il saisit les visages vides des serveuses de bars, les regards perdus des passants, l'ennui des politiciens.
  3. Les nouveaux symboles : Frank remplace les paysages grandioses par des juke-boxes, des pompes à essence et des drapeaux américains qui masquent les visages plutôt qu'ils ne les célèbrent.

« On peut photographier n'importe quoi, mais on ne peut pas photographier n'importe quoi n'importe comment. Robert Frank a prouvé que l'on pouvait photographier avec ses tripes. »

L'Héritage : Pourquoi tout a changé ?

Avant Frank, la photographie expliquait le monde. Après Frank, elle exprime le photographe. Il a ouvert la porte à la photographie subjective. Sans lui, il n'y aurait pas eu de Bernard Plossu, de Daido Moriyama ou de Nan Goldin. Il a prouvé qu'un livre de photos pouvait être un poème sombre plutôt qu'un simple reportage.

Comme le disait Jack Kerouac dans la préface de l'édition américaine : « Robert Frank, suisse, discret, gentil, avec son petit appareil photo qu'il lève d'une main, a tiré un poème triste de l'Amérique sur la pellicule, prenant sa place parmi les poètes tragiques du monde. »

Le trolleybus de La Nouvelle-Orléans Le visage de la ségrégation : un regard qui traverse les époques. © Robert Frank / The Americans Drapeau et fenêtres Le drapeau comme écran, un motif récurrent de la solitude américaine. © Robert Frank / The Americans L'esthétique du flou et du mouvement La route, non comme une destination, mais comme un exil infini. © Robert Frank / The Americans

Tout est (enfin) montré.

ce que j'en retiens

Une fois qu'on a parcouru The Americans, soit on décide d'arrêter la photo, soit on se fait moine.
Je ressent une puissance sourde dans ces images, une tension palpable.
Et comme c'est le cas pour Plossu, une belle, voire très belle image n'a pas besoin d'être un modèle de composition parfaite, de netteté absolue, le standard d'une belle photo ce n'est pas uniquement HCB ...
J'aime ces photos, où l'engagement, l'immédiateté sont présents, tout près de son sujet, de ce qu'il aime, et surtout de ce qu'il déconstruit, le "mythe Américain", on sent que Robert Frank travaille avec ses tripes.