ZZYZYX de Gregory Halpern - la fin du monde

C’est un drôle de nom pour un drôle de livre. ZZYZX, c’est le dernier mot que l’on trouve dans un dictionnaire anglais.
Mais c’est aussi un village perdu du désert de Mojave, en Californie, rebaptisé ainsi par un vendeur d’élixirs miracles qui se prenait pour un roi.
Gregory Halpern ne prendra pourtant aucun cliché dans cette bourgade.
Elle n’est qu’un spectre, l’incarnation de cette idée folle que l’Amérique s’est mise en tête : que l’on peut toujours aller plus loin, toujours guérir, toujours recommencer.
Ce livre est un voyage, un voyage le lond de la côte ouest, en passant par un Los Angeles très loin du mythe, de l'Amérique fantasmée de Holywood.

Un voyage vers le point de non-retour

La construction de ZZYZX a la rigueur d’un storyboard et la liberté d’un road trip.
Les images suivent une trajectoire parfaitement linéaire : elles partent du désert à l’est de Los Angeles pour traverser la ville et s’achever sur les rives de l’océan Pacifique.
Ce mouvement vers l’ouest n’a rien d’anodin. Il fait écho à la "destinée manifeste" de l’Amérique, cette pulsion qui a poussé les pionniers à conquérir le continent jusqu’à ce que l’océan leur barre la route.

Mais ici, la conquête a perdu son panache. Halpern ne montre pas les plages dorées de Baywatch, mais les spaghetti junctions (ces échangeurs routiers labyrinthiques), les terrains vagues et le bitume qui craquelle sous un soleil implacable.
Le récit n’est pas documentaire au sens journalistique du terme.
Halpern le revendique : il tisse une œuvre de fiction, une fantaisie.
Les visages, les animaux, les incendies qu’il capture existent, mais leur montage crée un objet instable, "au bord de l’effondrement sous le poids de sa propre masse étrangement informe", comme Los Angeles elle-même .

Dans l’atelier des sorts et des incantations

Ce qui frappe en tournant les pages de ZZYZX, c’est cette impression de marcher sur un fil entre le sublime et le sordide.
Un tatouage d’étoiles à six branches sur une paume tendue ouvre le bal.
Puis viennent les mains qui ramassent des babioles dans la poussière, les visages mangés par l’ombre ou cachés par des mèches de cheveux, une bâche bleue trouée en forme de tête de bonhomme souriant.

Halpern est un sorcier de la juxtaposition. L’ouvrage est découpé en séquences courtes, séparées par des pages blanches, créant un rythme de stop-and-go.
À l’image d’un poète, il joue sur la récurrence de motifs : la main qui protège, le feu qui ronge la colline, l’eau qui manque.
Son regard sur les marginaux – les sans-abri, les corps abîmés – n’est jamais voyeuriste.
Certains critiques comparent son empathie visuelle à celle de Diane Arbus, où le malaise du spectateur face à la vulnérabilité est contrebalancé par une beauté formelle intense.

"Il y a un genre d’harmonie étrange quand tout est vu ensemble : le sublime, le psychédélique, l’autodestructeur", résume l’éditeur MACK . La lumière de Los Angeles, voilée par une pollution "belle mais toxique", devient le personnage central de ce drame.
Elle n’illumine pas, elle consume.

L’influence et l’héritage d’un "chef-d’œuvre"

Sacré Photobook of the Year au Paris Photo en 2016, ZZYZX a immédiatement rejoint le panthéon des ouvrages indispensables.
Pourtant, ce succès ne tient pas du hasard, mais d’un parcours. Originaire de Buffalo, l’un des grands oubliés de la Rust Belt, Halpern a toujours été fasciné par la manière dont le livre pouvait organiser le chaos.

Avant ZZYZX, il y a eu A (2011), une ode crépusculaire aux villes fantômes de la ceinture industrielle, que ce nouvel opus prolonge logiquement sur la côte Ouest.
Halpern ne pose pas un regard neuf sur l’Amérique; il est l’héritier direct d’une certaine sensibilité américaine. On entend l’écho des Americans de Robert Frank dans cette danse entre le drapeau et la détresse. On voit la filiation avec Joel Sternfeld, et cette palette de couleurs saturées héritée de la New Color Photography.

Mais ce qui transforme ZZYZX en manifeste, c’est son refus de la solution miracle. Le titre est une ironie cruelle : le village de Zzyzx fut un spa vendant des jus de carotte et de persil comme remède à tous les maux.
Halpern, lui, ne vend rien.
Il constate que le rêve américain, arrivé au bout de la route, ne produit parfois plus que des fruits pourris gisant dans un champ inondé (la dernière image du livre).
Le "chef-d’œuvre" réside ici dans cette honnêteté radicale : montrer que la fin du monde (ou de la route) n’est pas nécessairement dramatique, elle est juste lumineuse et profondément mélancolique.